NEW CAMARGUE

Il est en France une terre libre, de non droit. De vastes étendues marécageuses à l’horizon lorsque je regarde le lever du soleil. Des flamants roses s’envolant derrière un bosquet de roseaux. Un décor magnifique que je ne cesserai jamais d’admirer chaque jour.

Toujours il était là, présent dans ma vie, bienveillant lorsque j’apprenais à monter à cheval. 

C’était pour moi une belle récompense lorsque le samedi après-midi j’allais dans les terres. Tantôt du côté des montagnes blanches de sel ou vers les rizières, ce décor me fascinait autant que lui.

Je me souviens de lui. Cet homme de grande taille lorsqu’il paradait sur son cheval de pure race, une main tenant la bride alors que l’autre était posée sur son chapeau.

Tous les matins, chemise ajustée, je pouvais l’admirer déambulant dans les ruelles, lorsque j’allais à école.

C’était pour lui l’occasion d’aller acheter son pain, son journal avant d’aller boire son café au troquet du coin.

Fier de ses origines, il osait les crier haut et fort, n’hésitant pas à vanter la Camargue comme le plus beau coin de France.

Il était si passionné de ce haut lieu des traditions provençales, prêt à se battre envers et contre tout pour honorer la mémoire du Marquis Folco de Baroncelli, suivant ses traces en faisant de sa manade l’une des plus reconnues.

Tant de souvenirs me reviennent en mémoire lorsque je pense à lui.

J’aimais le contempler, les dimanches de bonne heure dévorant le traditionnel déjeuner camarguais avec ses amis avant d’aller préparer le troupeau.

Triant son bétail en prenant les plus beaux taureaux. Ses gardians se positionnaient d’une façon si particulière en « V » pour accueillir les bêtes et se lançaient dans l’Abrivado jusqu’aux arènes.

Tous étaient attentifs pour ne pas que les attrapaïres chopent la queue des bioùs, histoire de les faire s’échapper. 

Ce n’était pas méchant de la part des jeunes du village, non, c’était une sorte de jeu survenu au fil du temps, une tradition.

Il était si fier en arrivant aux arènes, le troupeau bien groupé, emmaillé, applaudi, enfin que dis-je acclamé par une foule en délire installée sur les tribunes autour de la piste.

La capelado sur l’air si célèbre de Carmen, pouvait alors commencer la parade des razeteurs, tous vêtus de blanc jusqu’au salut à la présidence. 

Lui, se plaçait toujours dans le toril, histoire de veiller, toujours prêt à intervenir. Ses bêtes, c’étaient sa vie, il applaudissait son taureau cocardier lorsqu’il gardait ses attributs.

Le connaissant bien, il rêvait en secret que l’une de ses bêtes remporte le bioù d’or, un prix décerné par un jury au meilleur cocardier vedette. Sa manade serait encore plus reconnue.

Lorsque la course camarguaise se terminait, le temps de la remise des récompenses, il s’échappait quelques minutes, allant à la boutique de souvenirs pour s’offrir des toiles de Léo Lelée qui finissaient sur les murs de sa maison.

Il était alors temps de rentrer. Parcourant avec ses gardians le chemin inverse, l’on appelle ça : la bandido.

Le temps de s’occuper des chevaux, le soleil se couchait, je les rejoignais alors que tous étaient réunis autour d’un feu de cheminée se remémorant la journée.

Nous dégustions la daube de taureau ayant mijoté toute la journée, le gitan rythmant avec sa guitare cette belle soirée. C’était en quelque sorte la récompense d’un beau dimanche.

Cet homme ne vivait que pour sa manade, se levant aux aurores pour se coucher très tard chaque jour que la vie lui permettait de vivre.

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J’ai le souvenir de groupes de touristes qu’il accueillait pour visiter son domaine. C’était pour lui un moyen de plus de faire découvrir ses terres, ses racines, son patrimoine.

Le matin, le bus arrivait, escorté à l’entrée du chemin caillouteux par les gardians à cheval. Il était là, droit, fier, la sono portable allumée pour se lancer dans son discours d’accueil. Il parlait du programme de la journée avant d’inviter ses visiteurs d’un jour au petit-déjeuner. Il tenait particulièrement à ce moment convivial où il parlait à profusion des grillades, saucissons et pâtés, tout était confectionné chez lui par sa femme.

Il n’oubliait jamais de parler du rosé accompagnant cet exquis buffet, le vin des sables. Les touristes se délectaient toujours de ce moment, le sourire aux lèvres et la joie dans le cœur.

La digestion se faisait par une visite de la manade, encore une occasion pour vanter les terres camarguaises avant d’arriver aux taureaux. Il était capable d’en parler des heures de ses bioùs, accentuant sur le fait que son bétail était sa vie, que son sang était le même que celui de ses bêtes.

La matinée se terminait par le marquage du veau de son sceau. Là encore, fier d’entretenir ses convives sur les origines de la marque en fer forgé.

Tout le monde se dirigeait ensuite vers l’espace restauration, les gardians servaient la daube tandis que le manadier faisait le tour des tables répondant à toutes les questions. Tout était prétexte pour vanter La Camargue.

L’après-midi était dédiée aux jeux gardians dans les arènes pour certains tandis que d’autres jouaient à la pétanque.

Le bus de touristes repartait la tête pleine de souvenirs, il avait lui la satisfaction d’avoir fait découvrir le monde qui l’anime.

Je me souviens de sa colère monstre, le jour où un maire fraîchement parachuté remportait les élections municipales et décidait d’interdire les manifestations taurines.

Tout s’écroulait autour de lui. Complètement abasourdi par une telle décision, il décidait de lutter, personne ne l’empêcherait de vivre pleinement sa passion. Ça devenait sa cause, il se lançait dans sa révolution. Il n’était pas politique, préférant de loin l’humanité.

Pour tenter de convaincre le bourgmestre, il prit rendez-vous. Un mois pour être reçu, il avait eu le temps de préparer son laïus, mais en vain, Monsieur le premier magistrat de la ville ne voulant rien savoir, la décision était prise.

Rassemblant le maximum d’aficionados pour une première manifestation pacifique. Celle-ci regroupant des manadiers, des gardians ou de simples passionnés de la Camargue et ses traditions, au total mille personnes l’avaient suivi pour défendre l’âme même de sa vie, celle des activités et jeux taurins camarguais. 

Oh ce jour-là, c’était la toute première fois qu’il se laissait aller à pleurer à chaudes larmes en voyant cette population le soutenir dans son combat.

Le maire, buté dans ses décisions faisant bloc face à ce mouvement, avait littéralement refusé de recevoir cet homme une seconde fois.

Sa colère augmentant, il allait encore mener combat, décidant d’aller au bout, convoquant les presses régionales, finalement l’opposant revint avec le temps sur sa décision. Une fédération, suite à ce mouvement voyait le jour en octobre 1975.

Pour lui, ce fut une véritable victoire. Il devenait l’instigateur de toutes les manifestations taurines de sa ville. Le comité des fêtes, lui confiait l’encierro, par exemple. Ses taureaux étaient lâchés en centre-ville, c’était un divertissement l’été.

Énormément de monde s’agglutinait derrière les barrières pour voir passer les bioùs. Les plus téméraires et courageux outrepassaient mêmes ces barrières pour aller taquiner le bétail, se réfugiant sur les fenêtres et autres lorsqu’une bête à cornes fonçait.

J’ai le souvenir d’une fois où un taureau était rentré dans un bar malencontreusement, c’est lui qui courageusement était allé le sortir accompagné de deux de ses gardians. Cet homme était fort, courageux, passionné.

C’est le seul à avoir domestiqué cet animal pourtant si difficile, mais sa patience, son cœur l’on fait réussir.

Encore une fois, je me souviens de sa fierté lorsqu’il se promenait dans les rues des villes et villages, marchant à côté de son taureau domestique.

Il était un amoureux de La Camargue, invité très régulièrement aux quatre coins de la Provence pour parler de ses racines, des traditions.

Toujours une anecdote à raconter autour du feu le soir, avec un seul regret, ne pas avoir eu la chance d’écrire son livre.

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Jamais il ne prenait de vacances, sans cesse auprès de ses bêtes.

Enfin si, il prenait un week-end et s’offrait une escapade, surnommant celle-ci son escapade

Toutes les années lors du pèlerinage des gitans aux Saintes Maries de la mer.

Chaque mois de mai, il partait de la manade à cheval, son sac sur le dos au petit matin. Toujours l’allure fière, sa tenue impeccablement repassée, il tenait à être digne du peuple tzigane.

Son programme était toujours le même, arrivé en fin de matinée aux Saintes Marie, il déjeunait chez Manon, toujours la même chose, une bouillabaisse. Clamant haut et fort qu’elle était la seule au monde à le régaler de cette spécialité d’origine marseillaise.

Sa digestion, il la faisait au son des vagues de la mer Méditerranée claquant contre les rochers juste derrière les arènes.

Respectueux de la communauté gitane, les laissant arriver, s’installer tranquillement. Certains venaient de faire des centaines, des milliers de kilomètres.

Les gitans se retrouvaient entre eux, en famille, entre amis, c’était avant tout leur pèlerinage.

Lorsqu’il avait fini sa sieste, c’était le temps de s’installer à l’hôtel beau rivage, réservé d’une année sur l’autre pour être certain d’y être. Toujours prévoyant, histoire de ne manquer sous aucun prétexte cette tradition provençale.

Venait ensuite sa tournée des amis, de roulotte en roulotte il allait saluer son cercle amical, profitant de l’occasion pour déguster les célèbres tapas ou boire un verre. La majeure partie du temps, les soirées s’éternisaient autour d’un feu au son de la guitare. Il aimait particulièrement la simplicité, au milieu des gitans.

Malgré une courte nuit, le lendemain matin, il s’occupait de sa monture, son pur-sang camarguais. Il allait se placer à cheval en tête de la procession, souvent une arlésienne l’accompagnait, toujours aussi fier d’être présent à ce rendez-vous incontournable instauré par le Marquis Folco de Baroncelli.

À sa manière, il lui rendait hommage et faisait perdurer la Nacioun Gardiano dont il était adhérent depuis son plus jeune âge.

Dès la fin de la procession, il se rendait dans les ruelles des Saintes Maries de la mer pour assister au spectacle.

Car le pèlerinage des gitans, en dehors de l’aspect sacré et religieux, était un événement festif et populaire, faisant de la ville une scène de spectacle vivant.

Toute la cité s’embrasait, entre les guitaristes, et autres accordéonistes, violonistes, ainsi que les célèbres danseuses gitanes, dans tous les coins, qui accompagnaient le soleil se couchant jusque très tard dans la nuit.

Avant le retour à sa manade le dimanche matin, il prenait soin d’aller saluer les amis, chantant avec les autres gardians et manadiers la cansoun de la coupo, l’hymne de la Provence plus communément appelé Le coupo Santo.

Chaque année, c’est la larme à l’œil qu’il quittait les Saintes Maries de la mer, seul sur son pur-sang Camarguais.

Je me souviens de lui, à peine rentré du pèlerinage faisant le tour de son troupeau, histoire de voir que tout allait bien. Il aimait par-dessus tout ses bêtes, c’était sa vie.

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Au-delà de l’homme ancré sur ses terres, amoureux de son patrimoine, il était un mari aimant, prévenant.

Un père comme nul autre pareil, éduquant son enfant à prendre sa relève. Le contraire d’ailleurs, l’aurait tué.

Il était apprécié de toutes et tous ici présents, je le sais. Ce grand monsieur je le connaissais si bien, car figurez-vous que si je suis là devant vous aujourd’hui à parler de lui, c’est parce que, cet être que je chérissais tant et plus, dans ce cercueil, n’était autre que mon père.

Je t’aime papa !